Olivier Leurent quitte une école “investie pour une justice de qualité”

Prochainement nommé président du tribunal judiciaire de Marseille, Olivier Leurent, directeur de l’ENM, quitte ses fonctions dans le courant de l’été après 4 ans « dans cette École de l’excellence républicaine au cœur de l’office du magistrat dans un État de droit ». Il revient sur les grands chantiers qui ont animé son mandat et sur les enjeux de demain en matière de formation judiciaire. Entretien.

Vous avez pris vos fonctions de directeur au début de la scolarité de la plus importante promotion de l’ENM et de la montée en puissance de l’accueil de nouveaux publics. Quel regard portez-vous sur la forte augmentation des effectifs d’apprenants ?

« Cette augmentation presque exponentielle de nos publics est la manifestation d’une grande confiance des pouvoirs publics à l’égard de l’ENM et l’on ne peut que s’en féliciter, particulièrement à un moment où l’École a pu faire l’objet de critiques pas toujours fondées.

La succession d’importantes promotions d’élèves magistrats depuis 2016 permet de renforcer progressivement les moyens humains dans de nombreux tribunaux en sous-effectifs, ce qui est indispensable pour rendre une justice de qualité. Consciente de la nécessité d’un effort collectif conséquent pour relever ce défi du nombre, l’ENM est parvenue à mener de front la formation simultanée de près de 1 200 stagiaires à partir de 2018, tout en maintenant au plus haut niveau la qualité de ses enseignements !

Après l’élargissement du périmètre de ses compétences, l’École a également formé les conseillers prud’hommes (CPH) à partir de 2018. Une mission qui a accru de plus d’un tiers ses publics, dépassant alors les 30 000 personnes. L’enjeu était important puisqu’il s’agissait de renforcer la qualité de la justice du travail. Or, tout était nouveau : la gestion d’effectifs de masse et le choix des modalités de la formation mêlant parcours à distance et ateliers en présentiel en régions. Un pôle CPH avait été créé juste avant mon arrivée au sein du département des formations professionnelles spécialisées pour mener à bien ce projet, pour lequel l’École a reçu des retours très élogieux.

L'ENM a par ailleurs accueilli d’autres nouveaux publicsles magistrats exerçant à titre temporaire, les magistrats honoraires exerçant des fonctions juridictionnelles et plus récemment les assesseurs des pôles sociaux des tribunaux judiciaires et de la cour d’appel d’Amiens – tandis que les formations des juges consulaires et des conciliateurs de justice sont devenues obligatoires fin 2018. »



Rentrée des élèves magistrats en août 2016 : la première d’Olivier Leurent en qualité de directeur de l’ENM
Rentrée des élèves magistrats en août 2016 : la première d’Olivier Leurent en qualité de directeur de l’ENM

Votre mandat aura également été marqué par une très forte volonté d’innovation pédagogique, qui s’est de fait accélérée avec la crise sanitaire. Comment cela s’est-il traduit concrètement ?

« Le service e-formation de l’École a été créé en 2015 avec l’ambition de développer des contenus sous de nouveaux formats disponibles à tout instant et d’enrichir ainsi l’offre en présentiel. Il a progressivement gagné en ampleur et a conçu depuis plus de 70 parcours d’e-formation pour tous les publics de l’ENM, dont une partie s’intègre à des formations « hybrides » mêlant distanciel et présentiel. C’est cette connaissance et cette maîtrise de la formation à distance qui ont permis à l’École d’assurer une continuité pédagogique durant la crise sanitaire, en opérant la bascule du tout distanciel.

Ces nouveaux outils numériques ont par ailleurs accompagné la mise en œuvre d’une pédagogie active, où chaque apprenant est acteur de sa propre formation, en s’appuyant sur tous les formats imaginables, parfois très innovants, par exemple un serious game sur la lutte contre la traite des êtres humains en juillet 2019.

Pour répondre précisément aux besoins spécifiques des apprenants, l’École a également développé l’approche par compétences et la pédagogie différenciée, d’abord en formation initiale, puis en formation continue : le catalogue de formations 2021 sera ainsi présenté par compétences.

La dynamique d’innovation pédagogique est donc bien installée à l’ENM, qui souhaiterait d’ailleurs créer un laboratoire dédié pour favoriser l’expérimentation, les tests avec les apprenants, la promotion d’une culture commune de l’innovation auprès des formateurs, ou encore la naissance de projets issus de la recherche appliquée. »

Au-delà de la gestion de la crise sanitaire, la capacité d’adaptation fait partie intégrante de l’ADN de l’ENM, qui repense constamment son offre de formation en fonction de l’actualité et des grands enjeux de société. Quels ont été les exemples les plus probants sous votre direction ?

«  Les exemples les plus récents sont la mise en place, pendant la crise sanitaire, de plusieurs formations étroitement liées au contexte , notamment sur l’urgence sanitaire et la protection des données personnelles de santé suite au déploiement de l’application StopCovid.

Durant le confinement, des classes virtuelles ont par ailleurs été conçues pour poursuivre la formation des magistrats à la lutte contre les violences au sein du couple, qui avaient alors augmenté sensiblement. Un thème que l’ENM a beaucoup développé ces dernières années, en formation initiale et continue.

Je citerais également le renforcement de l’offre dédiée à la prévention contre la radicalisation et de la lutte antiterroriste , en France comme à l’étranger. L’École a notamment développé des outils apportant aux magistrats des réponses pragmatiques sur ces sujets dont un module d’e-ressources très complet, et lancé fin 2018 un parcours approfondi de contre-terrorisme réservé aux professionnels déjà engagés dans la lutte contre le terrorisme .

Les efforts de l’École pour répondre aux besoins de formation sur la justice numérique sont également à souligner. Au-delà de l’accompagnement des magistrats pour une meilleure maîtrise des outils numériques, l’originalité de la démarche de l’ENM consiste à proposer une réflexion sur l’impact du numérique sur l’office du magistrat, sujet notamment traité dans le cadre de la célébration de ses 60 ans.

Je tiens d’ailleurs à souligner que le thème général du colloque du soixantenaire, « la formation judiciaire, un enjeu pour la démocratie » , choisi par les équipes de l’ENM quasiment un an avant l’événement, était lui aussi au cœur de l’actualité. L’institution judiciaire a en effet été sollicitée tout au long du mouvement des gilets jaunes comme un rempart pour le respect de l’État de droit et pour le respect des libertés individuelles. Cela a mis en lumière l’importance du lien entre formation judiciaire et État de droit au moment où l’avenir de la formation des magistrats était justement questionné.




Table ronde lors du colloque organisé dans le cadre de la célébration des 60 ans de l’ENM
Table ronde lors du colloque organisé dans le cadre de la célébration des 60 ans de l’ENM

Les enjeux environnementaux ont par ailleurs donné lieu à la création de nouvelles actions de formation initiale et continue, mais aussi à la mise en place, en 2017, d’un agenda 21 au sein de l’ENM. C’est un projet qui a été porté très activement par l’École et par un beau partenariat avec le tribunal judiciaire et le barreau de Bordeaux, rejoints par la suite par de nombreuses autres structures judiciaires : il était indispensable que nous participions à la réflexion collective sur ce thème majeur.

Enfin, dans le cadre de son rôle d’accompagnement de la mise en place des réformes , l’ENM a repensé une grande partie de ses formations en fonction des dispositions de la loi de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice (LPJ) . »

Comment l’ENM a-t-elle appréhendé, ces derniers mois, la mission de Frédéric Thiriez sur la réforme de la haute fonction publique, qui questionne ses fondamentaux ?

« L’une des caractéristiques de l’ENM, c’est d’avoir su se réformer tout au long de son histoire et de ne jamais être restée dans une posture défensive, conservatrice, d’être intimement convaincue que la pédagogie est un éternel recommencement. Face à la volonté de réforme de la mission Thiriez, j’ai considéré que nous devions réfléchir aux griefs qui étaient faits à l’École et nous en emparer pour formuler des propositions compatibles avec les principes fondamentaux de l’indépendance des magistrats et de la formation judiciaire, mais aussi avec la nécessité d’une ouverture des magistrats sur leur environnement administratif et d’une meilleure connaissance par le magistrat de sa place au sein de l’État.

Ces propositions, fruit d’une réflexion collective à l’ENM, nous semblent un point d’équilibre entre les objectifs essentiels de la formation judiciaire et l’ouverture souhaitée. Elles permettront également aux hauts fonctionnaires de mieux connaître les spécificités du fonctionnement de l’institution judiciaire car s’il y a un manque de culture administrative des magistrats judiciaires, il existe également un manque de culture judiciaire au sein de la haute fonction publique. »

La diversification des profils au sein du corps est un enjeu fort pour l’ENM. Qu’avez-vous fait pour encourager les reconversions professionnelles dans la magistrature ?

« La diversification des profils passe en effet par l’augmentation, depuis 2008, des recrutements de candidats exerçant déjà un métier . Ces dernières années, 1 élève magistrat sur 2 était un ancien professionnel du secteur public ou privé ! Véritable richesse pour la magistrature, l’accueil de ces profils d’horizons très variés est aussi un enjeu important pour l’Ecole, qui se doit d’accompagner au mieux leur transition professionnelle. Pour y parvenir, nous avons recruté en 2017 une chargée de mission pour la formation des publics en reconversion professionnelle et mené plusieurs chantiers spécifiques en lien étroit avec la direction des services judiciaires (DSJ). Nous avons ainsi allongé à un mois – contre 5 jours auparavant – le temps de formation des candidats à l’intégration directe (art. 22 et 23) à l’ENM avant leur stage en juridiction. Nous avons aussi rendu plus accessibles les 2e et 3e concours d’accès destinés aux professionnels à partir de la session 2020, mis en place un calendrier plus adapté aux reconversions pour les concours complémentaires , développé du coaching de transition professionnelle et des ateliers dédiés

Surtout, nous avons engagé en 2017 une réflexion avec la DSJ sur la simplification des voies d’accès pour les professionnels en reconversion . Nous souhaitions deux voies véritablement distinctes : un recrutement sur dossier pour les professionnels du droit ayant eu des liens étroits avec l’institution judiciaire d’une part, un concours pour les autres publics d’autre part, avec des durées de formation et des contenus adaptés aux parcours antérieurs et aux besoins des apprenants, donc une approche par compétences. Mais, le risque d’interférence avec les conclusions de la mission Thiriez nous a contraints à mettre en attente ce chantier, déjà très avancé, le temps qu’elles soient rendues. »



Photo de promotion des stagiaires du concours complémentaire en janvier 2017
Photo de promotion des stagiaires du concours complémentaire en janvier 2017

Quels autres leviers l’École a-t-elle activés pour diversifier le profil de ses élèves ?

« Les autres leviers concernent les étudiants qui passent le 1er concours d’accès. Ce dernier a lui aussi été réformé, avec la possibilité pour les candidats de choisir entre différentes matières pour deux oraux d’admission. L’objectif est d’encourager les capacités de réflexion et de favoriser la diversité des profils universitaires.

L’École a également poursuivi ses efforts en matière d’égalité des chances, au-delà de ses 3 classes préparatoires destinées aux étudiants boursiers méritants. J’ai en effet signé depuis 2017 des conventions de partenariat avec la cour d’appel de Rennes et 3 universités de son ressort, puis avec la cour d’appel et l’institut d’études politiques (IEP) d’Aix-en-Provence, afin de développer de nouveaux dispositifs régionaux.

Depuis l’an dernier, l’ENM est aussi partenaire du projet Start’U, dont l’objectif est d’améliorer l’intégration des lycéens à l’université et de prévenir le décrochage universitaire : une opportunité de communiquer auprès d’étudiants en droit sur les métiers de la magistrature dès le début de leur première année. »

Comment la déontologie, qui fait partie des sujets que vous avez portés tout au long de votre mandat, a-t-elle nourri les formations de l’ENM ?

« En formation initiale, l’équipe pédagogique privilégie une approche très concrète lors d’ateliers déontologiques animés par des chefs de juridiction sur la base de dossiers réels . L’enjeu ne se limite pas aux aspects disciplinaires de la déontologie : il s’agit d’aborder, dans le cadre d’une démarche positive, l’office du juge, les bonnes pratiques et la recherche collective d’une justice de qualité. La déontologie englobe en effet un dialogue riche et fructueux avec l’ensemble des partenaires du magistrat, l’idée d’un office collectif et d’une conception collective de l’indépendance. »

Le développement de l’interprofessionnalité est d’ailleurs l’un des grands axes stratégiques de l’École…

« En effet, nous avons beaucoup développé la dimension interprofessionnelle de notre offre de formation, d’abord pour permettre des échanges avec les professionnels qui constituent “l’équipe autour du magistrat” et qui concourent directement à l’activité juridictionnelle, mais aussi pour s’adresser à l’ensemble des partenaires et interlocuteurs des juges et procureurs : partenaires institutionnels ou issus du secteur médical et associatif, représentants des autres professions du droit, de la haute fonction publique, du monde économique et des entreprises...

J’ai notamment souhaité renforcer les partenariats entre l’ENM et les avocats, avec qui le dialogue doit être apaisé. Ainsi, de nouvelles actions de formation continue communes sont régulièrement proposées avec l’École de formation professionnelle des barreaux de la cour d’appel de Paris (EFB). L’ENM accueille aussi depuis 2018 des élèves de l’École des avocats Aliénor pour participer à des ateliers sur les représentations de leurs métiers respectifs et la déontologie. Ces échanges précèdent le stage avocat des auditeurs de justice, réduit de 6 à 3 mois dans le cadre d’une démarche consensuelle avec l’ensemble des organisations représentatives des Barreaux. »

L’École est un modèle dans le monde. Quelles ont été les actions phares de l’ENM au plan international au cours de votre mandat ?

«  Grâce à l’investissement de mon prédécesseur pour le rayonnement de l’ENM dans le monde, l’activité de son département international a connu une croissance exponentielle sous ma direction. J’ai voulu accompagner et donner le plus de sens possible à cette croissance, en particulier avec l’élaboration d’une stratégie internationale. Face aux nombreuses sollicitations de pays étrangers, elle permet à l’École d’inscrire ses actions dans des axes qui ont véritablement du sens pour elle.

En 2017, l’ENM a notamment été reconduite à la tête du comité de pilotage du réseau européen de formation judiciaire (REFJ) : ce second mandat triennal, qui vient de s’achever, témoigne de la confiance qui lui est accordée au-delà de nos frontières.

L’ENM a par ailleurs porté, défendu et fait adopter, en 2017 et 2018, deux déclarations majeures et emblématiques de son rayonnement à l’étranger. Avec la déclaration mondiale des principes de la formation judiciaire , la formation des juges et des procureurs bénéficie désormais de standards internationaux pour renforcer son concours à l’État de droit. La déclaration de Paris sur l’efficacité de la justice internationale formalise pour sa part des recommandations en matière de prévisibilité, de célérité et de gouvernance applicables quel que soit le système juridique de référence. »

La recherche est également un axe important pour le rayonnement de l’ENM…

« C’est en effet un axe essentiel et nous avons bien sûr maintenu, au cours des 4 dernières années, des liens avec le monde de l’université et de la recherche, en finançant par exemple un projet de recherche de l’université de Grenoble Alpes sur le raisonnement probatoire du juge.

L’activité du magistrat, au carrefour entre de nombreuses disciplines universitaires (sociologie, médecine, philosophie, politique…), intéresse les chercheurs. Et l’ENM doit absolument rester un laboratoire de réflexion et d’analyse sur les pratiques professionnelles, pour accompagner la réflexion du magistrat sur son office et sa mission. »

Face à ces nombreux chantiers menés et à la nécessaire adaptation de l’activité, comment l’ENM formalise-t-elle sa stratégie à court et moyen termes ?

« L’École souhaitait depuis de nombreuses années pouvoir définir des objectifs partagés avec le ministère de la Justice : je me réjouis que ce projet se soit concrétisé avec l’adoption, le 9 mars dernier par le conseil d’administration, du contrat d’objectifs et de performance 2020- 2022 de l’ENM. Faisant suite à un travail réalisé tant en interne qu’en lien avec la direction des services judiciaires, cette feuille de route fixe les objectifs stratégiques pour les 3 années à venir en matière de pédagogie et de formation, de rayonnement de l’École, mais aussi de pilotage, de gestion et de fonction support. »

Quels sont, selon vous, les enjeux de demain ?

« Ils sont nombreux et je ne serai pas exhaustif, mais je pense notamment à :

  • la formation de nouveaux publics, notamment les assesseurs des tribunaux pour enfants, les assistants spécialisés ou les experts judiciaires pour qui la question se posera à moyen terme ;
  • la poursuite du développement de l’e-formation, qui a su faire ses preuves et a beaucoup d’avantages, en particulier pour les actions de formation continue courtes et ponctuelles ;
  • la poursuite également des efforts de l’ENM pour la maîtrise des outils numérique, toujours dans le cadre d’une réflexion plus large sur l’impact de ces outils sur l’office du magistrat ;
  • l’ouverture de nouvelles classes préparatoires « égalité des chances » sur tout le territoire, pour une meilleure démocratisation de l’accès à la justice ;
  • la revalorisation des fonctions civiles au sein du corps, qui passera par une meilleure appréhension de ces fonctions trop méconnues dès le stade de la formation initiale ;
  • le renforcement de la culture du travail collectif : il faut qu’il y ait des projets de service et de juridiction vécus non pas comme une atteinte ou un risque d’atteinte à l’indépendance, mais bien comme une réponse institutionnelle à un certain nombre d’enjeux auxquels sont confrontés les magistrats . Cette réflexion collective me paraît essentielle pour l’indépendance de la magistrature ;
  • la nécessité absolue de retrouver des relations apaisées avec le Barreau : c’est l’une des clés pour le bon fonctionnement de l’institution judiciaire et pour une justice de qualité ;
  • enfin la création du laboratoire d’innovation pédagogique évoqué précédemment : les techniciens du droit que sont nos formateurs doivent pouvoir en bénéficier pour être toujours plus performants dans leur transmission du savoir auprès de nos différents publics. »

Un dernier mot ?

« L’École nationale de la magistrature doit rester ce lieu d’échanges sur nos pratiques professionnelles, de dialogue entre pairs, de réflexion, d’enrichissement et de progression pour permettre à l’institution judiciaire de tenir sa place dans un État de droit et de répondre aux attentes de justice de nos concitoyens.

J’ajouterais que ceux qui font l’excellence de cette belle école républicaine, ce sont bien évidemment l’ensemble des personnes qui y concourent quotidiennement par leur engagement. »