Nathalie Roret "Je viens proposer un nouveau projet pour cette École"

Nommée directrice le 7 octobre dernier après plus de 30 ans d’exercice au barreau de Paris, Nathalie Roret, avocate pénaliste, « vien[t] pour proposer un nouveau projet pour cette École. Ouvrir de nouvelles pistes, notamment sur le partage de la connaissance, sur l’engagement dans les sujets de société, sur la gouvernance ». Rencontre.

Nathalie Roret - Directrice de l'Ecole nationale de la magistrature

Vous avez été nommée Directrice de l’ENM alors que vous étiez vice-bâtonnière du Barreau de Paris. Depuis 2010, vous vous êtes engagée au sein des instances de votre profession, au niveau national et au niveau parisien. Quels principaux chantiers avez-vous menés lors de vos mandats ?

« Depuis plus de 10 ans, je suis investie dans les instances représentatives de la profession d’avocat, notamment en charge des échanges avec les magistrats. J’ai toujours aimé réfléchir sur les questions de déontologie, d’éthique et de formation des professions judiciaires, que ce soit au Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris, au Comité d’éthique du Barreau ou au Conseil national des Barreaux. L’objectif d’améliorer le dialogue entre les professions avocats et magistrats, mais aussi greffiers, me semble essentiel. Je vais pouvoir poursuivre cette action à l’ENM, mais d’une autre manière. C’est une belle opportunité de pouvoir travailler ce sujet en proximité à la fois avec les élèves et les magistrats en exercice.

Dans un tout autre domaine, j’ai piloté la politique de Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) de l’Ordre de Paris. J’ai mené ce chantier dans un objectif de labellisation normes environnementales. C’est un beau projet collectif qui a pu voir le jour grâce aux 250 salariés de l’Ordre ! S’il n’y a pas encore de démarche de Responsabilité sociétale des organisations (RSO) à l’ENM, nous avons déjà engagé avec le secrétaire général une réflexion sur le sujet à partir du travail réalisé dans le cadre de l’agenda 21 de l’École. »

Mandats et engagements

  • 2020 : Vice-Bâtonnière du Barreau de Paris
  • 2016-2020 : Membre suppléante du conseil d’administration du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et autres infractions (FGTI)
  • 2015-2019 : Membre du conseil d’orientation de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP)
  • 2015-2018 : Membre du Conseil national des Barreaux, membre du bureau
  • Depuis 2014 : Membre du Comité d’éthique du Barreau de Paris
  • 2010-2013 : Membre du Conseil de l’Ordre, responsable de la commission ordinale RSE

Pourquoi avoir accepté de devenir directrice de l’ENM ?

« Avant d’être avocate, je suis une citoyenne. En France, la justice est rendue au nom du peuple français. La formation des magistrats est donc l’affaire de tous. C’est une belle mission d’intérêt public.

En tant qu’avocate, je sais à quel point la confiance dans la Justice et dans l’ensemble de ses acteurs est fragile. Cette réconciliation entre les citoyens et leur justice, et plus largement le devenir de la Justice, donc comment on forme ceux qui seront juges demain, est un enjeu pour tous les acteurs du droit, et pour la démocratie.

En acceptant ce poste je change de vie, j’élargis mon point de vue et ma vision. C’est un défi magnifique. Une médiation citoyenne, une mission d’intérêt général. Je veux aider aux évolutions et transitions qui s’imposent, numérique et environnementale notamment. Je me vois un peu comme une traductrice : mon rôle n’est pas de changer les magistrats, mais d’aider les uns et les autres à mieux se comprendre et mieux comprendre le contexte sociétal. »

Le garde des Sceaux a indiqué qu’il souhaitait« ouvrir davantage cette école », l’amener à « réfléchir et débattre autrement qu’entre pairs », et développer une « vraie culture du contradictoire ». Quelle est votre feuille de route pour atteindre ces objectifs ?

« Ma feuille de route, je vais l’écrire avec les acteurs de l’École. Ma mission est déjà de proposer une méthode pour avancer, avec trois objectifs.

Rétablir la confiance

L’École doit multiplier ses contacts avec la société civile. Mieux se faire connaître. L’ENM fait partie du patrimoine républicain. Il faut qu’elle ouvre plus encore ses portes et qu’elle sorte de ses murs. Qu’elle continue de communiquer aux magistrats, mais surtout qu’elle fasse savoir à toute la société ce qu’elle est, ce qu’elle porte, ce qu’elle produit pour le bien commun.

Renforcer le collectif

Cet esprit d’ouverture de l’École, nous le mènerons ensemble, avec les équipes pédagogique et administrative, avec les apprenants et l’ensemble des parties prenantes de l’École. J’ai proposé au conseil d’administration de l’ENM de lancer une mission externe d’audit de l’École. 12 ans après la réforme de l’ENM consécutive à l’affaire d’Outreau, il est nécessaire d’en évaluer les effets, d’identifier les nouveaux besoins, de les inscrire dans une réflexion plus large sur la justice, le service public, les évolutions de la société et de ses attentes. Quand ce diagnostic sera posé au 1er semestre 2021, nous pourrons décider des évolutions nécessaires de l’École. »

Développer la créativité

L’ENM doit devenir le laboratoire de la justice de demain. Je souhaite que nous développions la prospective, car les magistrats que nous formons aujourd’hui jugeront encore dans 40 ans. Cet objectif peut être mené avec d’autres. C’est, par exemple, ce que nous faisons, à la suite du rapport Thiriez en travaillant avec 10 autres écoles de service public sur une formation commune pour nos élèves au numérique, à la transition écologique ou encore à la lutte contre les inégalités.

Tout le monde a son avis sur l’ENM. Moi, je veux en faire le tour complet. Je ne viens pas mettre des notes. Je viens pour proposer un nouveau projet pour cette école. Ouvrir de nouvelles pistes, notamment sur le partage de la connaissance, sur l’engagement sur les sujets de société, sur la gouvernance.

Ces pistes, que j’identifie après 2 mois, je veux les enrichir, les confronter, grâce à ce diagnostic. »

La ministre de la transformation et de la fonction publiques a annoncé 1000 places supplémentaires en septembre 2021 dans les prépa égalité des chances. Qu’en est-il pour l’ENM ?

« Je me réjouis de cette volonté politique qui devrait nous permettre d’ouvrir de nouvelles classes ou parcours égalité des chances durant mon mandat ! Soutenir et développer nos parcours égalité des chances est l’une de mes priorités. Un beau travail est engagé depuis 2008 avec les classes préparatoires de l’ENM qui accompagnent chaque année 54 élèves boursiers méritants. Le rôle de l’École est de favoriser cette diversité dans les recrutements et les parcours de formation au métier de magistrat car, si la justice est rendue au nom du peuple français, nos juges doivent ressembler à ce peuple si riche et si divers. »

Quels chantiers allez-vous lancer ce début d’année 2021 ?

« Depuis 2 ans, l’École développe des formations interprofessionnelles. Il faut poursuivre cette ouverture, renforcer les actions. Nous travaillons sur 3 nouveaux projets de formations communes aux magistrats, greffiers, avocats ou encore juristes : protection des enfants, laïcité et liberté d’expression et aussi place du magistrat et État de droit au sein de l’union Européenne. Une réflexion sur l’audience civile et pénale, ainsi que sur le rôle de ses acteurs judiciaires, est également en cours. »

Un dernier mot ?

« Je ne suis pas la seule à prendre la tête d’une structure en 2020, mais c’est toujours un exercice délicat : il faut établir le lien avec les équipes et les élèves sans pouvoir se voir autant qu’on le souhaiterait, et donc trouver d’autres moyens de comprendre les attentes. Il faut faire la part des choses entre la situation sanitaire exceptionnelle que nous vivons et les besoins profonds de la structure. Il faut à la fois gérer l’urgence et préparer demain. Dans ce contexte si particulier, j’ai la chance d’être entourée d’une équipe exceptionnelle, mélange d’expérience et de nouveauté, qui m’a permis d’entrer directement dans le vif du sujet. Et c’est ensemble que nous relèverons les défis qui nous attendent. »